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Et si nous avions perdu un lieu pour mourir ensemble ?

Dernière mise à jour : 20 avr.

Cet article s’inspire de la réflexion de Carla Facchini, “Des fosses communes aux cendres dispersées au vent. Sépultures et processus identitaires”, publié dans l’ouvrage collectif dirigé par Philippe Pitaud, Deuils : accompagner de la mort à la vie, éditions Érès, 2025. Les développements qui suivent sont les miens.


Un fil qui court d’un article à l’autre


Dans un précédent article Et si notre dernier geste était pour la planète ? je m'interrogeais sur l'impact écologique de nos choix funéraires. Ces choix ne sont pas que pratiques. Ils disent quelque chose de ce que nous croyons, de ce que nous voulons laisser, de ce à quoi nous appartenons.


Ce qui m'intéresse ici, c'est autre chose : non plus ce que nous faisons du corps, mais ce que nous faisons du lieu. Où allons-nous déposer nos morts et qu'est-ce que cette réponse dit de la façon dont nous vivons ensemble ?


Ce que les morts disent des vivants


Depuis Antigone, refuser une sépulture n'est pas seulement nier la paix du mort. C'est nier son appartenance à la communauté des vivants.


Pendant des siècles, en Europe occidentale, on mourait ensemble et on s'enterrait ensemble. Inégaux dans la mort comme dans la vie - sous les pavés des églises pour les uns, dans les fosses communes pour les autres - mais tous rassemblés dans le même espace, au cœur de la ville des vivants. La cité des morts et la cité des vivants ne faisaient qu'une.


En 1804, l'Édit de Saint-Cloud déplace les cimetières hors des murs, confie leur gestion à l'administration publique, et garantit à chaque défunt une fosse individuelle. C'est une révolution silencieuse. Pour la première fois, les classes populaires peuvent avoir un lieu où retrouver leurs morts, pleurer, se souvenir. La tombe individuelle devient lien entre les générations, espace de mémoire, endroit où l'on revient.


Tout au long du XIXe siècle, les tombes se personnalisent - épitaphes, symboles, photographies. Elles racontent des vies. Le cimetière devient un lieu de transmission, un espace où la communauté vient témoigner que la mort est partagée.


Ce qui s'est déplacé


Depuis la seconde moitié du XXe siècle, quelque chose a bougé. Les visites aux cimetières diminuent. Les cérémonies religieuses s'effacent ou se transforment : la parole des proches prend la place de la liturgie, la biographie du défunt remplace peu à peu le sermon.


Et la crémation progresse. Le taux national devrait dépasser 50 % d'ici 2030. Ce mouvement n'est pas entièrement culturel : la présence d'un crématorium dans un département fait augmenter le taux de crémation d'environ 25 %, ce qui signifie qu'une partie de ce choix est d'abord un effet d'accessibilité. L'économique joue aussi : une inhumation coûte en moyenne un peu plus de 5 000 €, contre un peu moins de 3 600 € pour une crémation. Et la première raison invoquée pour choisir la crémation, c'est de faciliter la vie de ses proches. Un geste de soin, autant qu'un choix funéraire.


Ce qui change avec la crémation, c'est ce qu'on fait ensuite. L'urne n'est plus obligatoirement destinée au cimetière. Les cendres peuvent être dispersées en pleine nature, gardées au domicile. Deux gestes radicalement différents : garder l'urne, c'est vouloir une présence concrète. Disperser les cendres, c'est un retour à l'eau, à l'air, à la terre, une dissolution dans un tout qui n'est pas sans rappeler les fosses communes d'autrefois, par un chemin inattendu.


La religion reste l'un des déterminants les plus forts de ces choix. 88 % des musulmans préfèrent l'inhumation, contre 30 % de l'ensemble de la population. Ce n'est pas entièrement nouveau : historiquement, la crémation a été portée en France par les milieux laïcs comme un acte de rupture avec l'ordre ecclésiastique. L'Église catholique ne l'a tolérée qu'à partir de 1963. À l'échelle européenne, le clivage reste lisible : en Suède et au Danemark, la crémation dépasse 80 % des décès ; elle reste plus marginale dans les pays à tradition catholique du Sud.


Ce que je vois dans les cimetières


Je fais des mandalas dans les cimetières. C'est une pratique régulière, une façon d'habiter ces espaces, de rendre hommage à la vie autant qu'à la mort.


Ce que j'y observe, semaine après semaine, c'est une forme de silence inhabité. Peu de visiteurs. Peu de fleurs fraîches. Beaucoup de tombes qui semblent n'attendre plus personne.

Sauf dans certains espaces. Les concessions de familles de gens du voyage sont souvent parmi les plus vivantes : grandes, très personnalisées, entretenues avec un soin qui dit clairement que la mort n'a pas rompu le lien. On y revient. On y dépose. On y veille. Et les espaces qui accueillent les tombes musulmanes : plus fleuries, plus visitées, plus animées que le reste du cimetière.


Ces présences sont un contrepoint saisissant. Là où la société sécularisée s'éloigne progressivement du lieu collectif du deuil, d'autres communautés le réclament, l'entretiennent, le font vivre. Le cimetière ne meurt pas tout à fait, il change de sens et de porteurs.


Individuation ou individualisme ?


La question reste ouverte. Choisir où et comment repose ce qui demeure, c'est peut-être une forme d'autonomie inédite face à la mort. Ou peut-être est-ce le dernier espace où notre société confie à chacun ce qu'elle ne sait plus faire en commun.


Car le deuil se fait rarement seul. Il a besoin d'un lieu, d'un rite, d'une communauté qui témoigne. Quand la tombe disparaît, quand ce qui demeure se fond dans la mer ou reste sur un manteau de cheminée, où va-t-on pour pleurer ensemble ?


La cité des morts avait une vertu que nous mesurons peut-être seulement maintenant qu'elle s'efface : elle obligeait les vivants à se retrouver.


Se prononcer avant


Tout ce que cet article traverse - l'appartenance, la mémoire, la religion, le coût, le soin des proches, la relation à la nature - ce sont des questions qui entrent en jeu au moment du choix funéraire. Et ce moment arrive presque toujours trop tôt, sous le choc, sans espace pour vraiment réfléchir.


Se prononcer de son vivant sur ses préférences funéraires est un acte de lucidité et de générosité envers ceux qui resteront. Ce n'est pas une démarche morbide. C'est une façon de rester acteur de ce qui nous concerne le plus intimement et, le moment venu, de permettre à un rituel d'être vraiment le vôtre : ancré dans ce que le défunt a été, dans ce que les proches ont besoin de vivre, ouvert à cette dimension collective où une communauté se rassemble pour dire que cette vie a compté.


Si vous souhaitez traverser ces questions dans un espace qui leur soit dédié, je suis là pour ça.



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Sources

Carla Facchini, "Des fosses communes aux cendres dispersées au vent. Sépultures et processus identitaires", in Philippe Pitaud (dir.), Deuils : accompagner de la mort à la vie, Érès, 2025.

Fiona Ottaviani, Nicolas Verger, Pratiques funéraires écologiques, rapport d'enquête du Baromètre des transitions, Chaire Territoires en transition, Grenoble École de Management / Grenoble Alpes Métropole / ADEME, février 2026.

Chambre Syndicale Nationale de l'Art Funéraire (CSNAF) / CREDOC, Baromètre des pratiques funéraires, 2024.



 
 
 

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