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Et si notre dernier geste était pour la planète ?

Dernière mise à jour : 20 avr.

Un point sur les funérailles écologiques


Dans mon parcours d'accompagnante de fin de vie, je rencontre des gens qui ont passé leur vie à faire attention. Attention à ce qu'ils mangent, à ce qu'ils achètent, à la façon dont ils se déplacent. Et qui, un jour, posent la question que beaucoup n'osent pas formuler : "Est-ce qu'on peut mourir sans abîmer encore plus la planète ?"


C'est une question honnête. Et la réponse, en France en 2026, est partiellement décevante, non par manque de volonté citoyenne, mais par rigidité du cadre légal. Une étude publiée en février 2026 par la chaire Territoires en transition de Grenoble École de Management (GEM), menée par Fiona Ottaviani et Nicolas Verger auprès de 585 habitant·es de la métropole grenobloise, l'illustre bien : les Français sont davantage prêts que ce que la loi leur permet d'expérimenter.


Ce que nos obsèques coûtent à la planète


Les chiffres méritent d'être posés clairement. Une inhumation classique émet en moyenne 620 kg de CO₂. Une crémation, 649 kg. C'est l'équivalent d'un mois d'émissions pour un Français moyen, ou d'environ 140 allers-retours Paris-Marseille en TGV. Près de la moitié de ces émissions proviennent des cérémonies elles-mêmes : transport, fleurs importées, soins de conservation, matériaux.

(Source : CSNAF & OuiACT, 2024)


Et pourtant, la loi française ne reconnaît que deux modes de sépulture : l'inhumation et la crémation. Tout le reste - terramation, aquamation, promession - reste interdit sur notre territoire.


Un verrou légal qui freine aussi l'information


C'est là que réside un vrai problème de fond, souvent passé sous silence : en France, ce qui n'est pas autorisé ne peut pas non plus vraiment être promu. Les opérateurs funéraires ne peuvent pas proposer ce qu'ils n'ont pas le droit de pratiquer. Les médias en parlent peu. Et les professionnels de l'accompagnement eux-mêmes disposent de peu d'espace pour en discuter sereinement avec les familles.


L'étude GEM le confirme : si 99 % des répondant·es ont entendu parler de la crémation et de l'inhumation, seuls 37 % connaissent la terramation (la transformation du corps en humus), 8 % la promession (plonger le corps dans de l'azote liquide à basse température), et à peine 3 % l'aquamation (dissolution par l'eau). Ce n'est pas un hasard ni un simple désintérêt du public. C'est en partie la conséquence directe d'un cadre juridique qui rend difficile toute communication grand public sur des pratiques non autorisées.


En 2025, six questions parlementaires ont été posées sur l'humusation. La réponse gouvernementale a été identique à chaque fois : ces pratiques sont interdites, mais "le Gouvernement réfléchit à une méthode permettant d'étudier les possibilités d'évolution de la réglementation." Une proposition de loi a bien été déposée en 2023 pour ouvrir la voie à des funérailles "laïques, écologiques et accessibles" et expérimenter la terramation. Elle n'a pas encore abouti.

(Source : Résonance Funéraire, bilan 2025 du droit funéraire ; Assemblée nationale, 2023)


À l'étranger, les choses bougent plus vite. La terramation est légale dans plusieurs États américains. L'aquamation est autorisée au Canada et en Australie. La Belgique expérimente l'humusation. En France, un projet de recherche associant les universités de Lille et de Bordeaux doit livrer un prototype fonctionnel en 2026.


Ce que la loi permet déjà et que peu de gens connaissent


Le cadre légal est rigide sur les modes de sépulture, mais il existe des marges de manœuvre concrètes, déjà aujourd'hui, pour des obsèques plus respectueuses de l'environnement. Elles sont simplement peu connues, ce qui renforce encore ce phénomène de frein par l'ignorance.

Voici ce qui est possible, légalement, dès maintenant :


Le cercueil. Depuis 2021, la loi ne contraint plus à n'utiliser que le bois. N'importe quel matériau peut être choisi, à condition de respecter des normes de solidité et de combustibilité. Les cercueils en carton ou en bois non traité existent depuis longtemps.


Mais une innovation française mérite d'être signalée : les cercueils Pivert Funéraire, une start-up stéphanoise de l'économie sociale et solidaire. Leurs modèles sont fabriqués à partir de tourteaux de tournesol ou de colza (les résidus broyés après extraction de l'huile végétale) et de sciure de bois, pressés et chauffés, sans formaldéhyde, sans vis, et presque deux fois plus légers qu'un cercueil classique. Ils sont conçus prioritairement pour la crémation, et se situent en milieu de gamme tarifaire (entre 2 000 et 2 500 euros). Pour une crémation, brûler un beau chêne massif est en effet un non-sens écologique qu'on peut maintenant éviter.


(Source : Pivert Funéraire ; France 3 Rhône-Alpes, novembre 2025)


L'inhumation en pleine terre, sans caveau. Une étude de la Ville de Paris montre qu'un enterrement en pleine terre sans monument représente environ 182 kg de CO₂ , soit l'option la plus écologique parmi toutes les formes d'obsèques actuellement autorisées, contre 1 252 kg pour une inhumation avec caveau et monument en granit. C'est presque sept fois moins.


La stèle et le monument funéraire. Le granit utilisé dans les cimetières français fait souvent deux fois le tour de la Terre avant d'arriver à destination. Choisir une pierre locale, une stèle en bois, ou tout simplement planter un arbre ou laisser la tombe végétalisée change significativement l'empreinte carbone des obsèques. Il existe aussi l'option des marbreries solidaires qui permettent d'offrir une seconde vie aux monuments et objets en bon état. A Bordeaux par exemple, ce service est proposé par la municipalité, en France, l'entreprise Memorio propose de la marbrerie de réemploi.


L'absence de soins de conservation. L'embaumement au formaldéhyde n'est pas obligatoire en France (sauf dans quelques cas précis liés au transport international du corps). Y renoncer est à la fois une décision écologique et une décision cohérente avec de nombreuses convictions religieuses, notamment islamiques et juives qui privilégient la pureté du corps.


L'inhumation avec seulement du lin ou du coton. L'étude GEM révèle que 71 % des personnes interrogées accepteraient d'être inhumées vêtues seulement de fibres naturelles, sans autre objet ajouté.


Les fleurs. Renoncer aux fleurs coupées (souvent importées par avion) ou les remplacer par des fleurs locales et de saison représente un geste simple mais réel.


Les cendres. 73 % des personnes interrogées dans l'étude accepteraient que leurs cendres soient dispersées dans la nature. Les forêts cinéraires, qui accueillent les cendres au pied des arbres, se développent en France.


Les cimetières paysagers. Depuis l'arrêté du 15 janvier 2021, les cimetières peuvent être gérés sans pesticides. De plus en plus de communes optent pour une gestion différenciée : moins de tonte, plus de végétal, moins d'articles funéraires minéraux. 89 % des personnes interrogées dans l'étude GEM y seraient favorables.


Les coopératives funéraires : un autre modèle qui émerge


Si le cadre légal limite encore les pratiques elles-mêmes, des acteurs alternatifs changent déjà la façon dont les obsèques sont pensées, proposées et vécues. Les coopératives funéraires en font partie.


Le mouvement est né en France à Nantes en 2016, inspiré des coopératives funéraires québécoises qui existent depuis les années 1980. Depuis, d'autres structures ont vu le jour : à Bordeaux et Rennes en 2019, puis à Toulouse, Strasbourg, Lyon, Lille, Caen... Une fédération nationale, la FC2F, a été créée en 2021 pour structurer et accompagner ce mouvement.


Ces coopératives fonctionnent sous statut SCIC (Société Coopérative d'Intérêt Collectif) : pas d'actionnaires à rémunérer, pas de commissions sur les produits, prix transparents, et tous les bénéfices réinvestis dans la structure. Les familles peuvent devenir sociétaires. L'humain, et non le profit, est au cœur du modèle.


L'une des plus emblématiques est Syprès, à Talence (près de Bordeaux), fondée par Edileuza et Olivier Gallet. Syprès propose des cercueils en bois local non traité, des urnes biodégradables, des fleurs locales et de saison, l'absence de soins de conservation chimiques, et une réflexion active sur toutes les alternatives écologiques disponibles. 70 % de ses familles accompagnées deviennent sociétaires de la coopérative.


La Coopérative Funéraire de Nantes, pionnière, compte aujourd'hui plus de 1 162 sociétaires et a accompagné 760 familles. Elle travaille avec des artisans locaux pour les urnes, propose des tombes végétalisées, et milite pour une relocalisation de la fabrication des cercueils.


Ces structures ont aussi un rôle que les pompes funèbres classiques ont rarement : elles informent. Elles organisent des conférences sur l'humusation, des visites de forêts cinéraires, des rencontres pour parler de la mort avant qu'elle ne s'impose. C'est précisément ce qui manque dans l'espace public français : des lieux où ces questions peuvent être posées sereinement, sans urgence, sans transaction commerciale.

(Sources : sypres.coop ; cooperative-funeraire.coop ; La Bouscule, 2025 ; Reporterre, 2020)


Religion et mort écologique : des différences réelles, mais pas un mur


L'étude GEM apporte un éclairage important sur les différences selon les croyances, un sujet que je trouve essentiel à ne pas esquiver.


Les personnes se réclamant d'une religion monothéiste (christianisme, islam, judaïsme) se montrent moins ouvertes aux pratiques funéraires alternatives : 40 % souhaitent que leur corps "régénère l'environnement" après leur mort, contre 71 % chez les pratiquant·es d'autres religions et 55 % chez les non-croyant·es. Elles sont aussi moins nombreuses (54 %) à identifier la terramation comme la pratique la plus écologique.


Ce n'est pas une coïncidence. Dans l'islam, le corps est un dépôt sacré confié par Dieu, qui doit être rendu à la terre dans son intégrité, ce qui explique l'interdiction de la crémation et une méfiance envers toute transformation radicale du corps. Dans le judaïsme traditionnel, la dignité du défunt est inaliénable : on confie le corps à la terre sans l'altérer. Dans le catholicisme, la crémation est autorisée depuis 1963, mais l'inhumation reste considérée comme l'expression la plus fidèle de l'espérance en la résurrection.


Ce que l'étude révèle aussi, c'est que ces différences ne sont pas absolues. Même parmi les croyants monothéistes, seuls 27 % s'opposent à l'humusation pour les animaux de compagnie. L'ouverture existe. Elle se fraye un chemin, y compris là où les résistances semblent les plus fortes. Et sur ce que la loi autorise déjà - cercueil écologique, absence de soins de conservation, inhumation en pleine terre, cimetière paysager - les convictions religieuses et l'écologie ne s'opposent pas nécessairement. Elles peuvent même se rejoindre.


Ce que je retiens, en tant qu'accompagnante


La mort reste le dernier angle mort de nos engagements écologiques. Et ce n'est pas une question de mauvaise volonté : c'est une question d'information inaccessible, de loi qui ne suit pas, et de tabou culturel qui rend difficile d'anticiper ces choix sereinement.


L'étude GEM le montre sans ambiguïté : 45 % des Français interrogés voudraient accéder à des modes de sépulture autres que ceux autorisés aujourd'hui. 55 % souhaitent que leur corps "régénère l'environnement" après leur mort. La demande existe. Elle précède l'offre légale.


Mais il y a déjà beaucoup à faire dans le cadre existant. Choisir un cercueil biosourcé plutôt qu'un cercueil en chêne massif. Renoncer aux soins de conservation. Opter pour une inhumation en pleine terre. Choisir des fleurs locales, une stèle en pierre du coin, un cimetière paysager. Ces gestes sont possibles dès aujourd'hui, à condition que quelqu'un les nomme, les rende concrets, les intègre dans la conversation qui précède les obsèques.


C'est aussi ce que je comprends de mon rôle : aider les vivants à penser leur mort autrement, avant que la question ne s'impose dans l'urgence du deuil. Non pas pour les culpabiliser - mourir n'est pas un acte de consommation qu'on peut parfaitement "optimiser"- , mais pour leur permettre, si c'est cohérent avec leurs valeurs, de faire des choix éclairés.


Cette conversation mérite d'exister. Elle commence ici.


Sources principales : - Ottaviani, F., Verger, N. (2026). Pratiques funéraires écologiques. Chaire Territoires en transition GEM-Grenoble Alpes Métropole-ADEME. - CSNAF & OuiACT (2024). Comprendre l'empreinte carbone des rites funéraires en France. - Syprès, coopérative funéraire (sypres.coop)- Coopérative Funéraire de Nantes (cooperative-funeraire.coop) - Pivert Funéraire (pivertfuneraire.fr) ; France 3 Rhône-Alpes, novembre 2025- La Bouscule (2025). Coopératives funéraires : remettre l'humain au cœur des obsèques. - Reporterre (2020). Les coopératives funéraires veulent réenchanter la mort. - Assemblée nationale, proposition de loi sur les funérailles écologiques (2023). - Résonance Funéraire, bilan 2025 du droit funéraire.

 
 
 

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