Ce que le rituel fait en nous, avec ou sans notre permission
- aureliepaquignon
- il y a 4 jours
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Dernière mise à jour : il y a 3 jours
Trilogie du seuil 2/3

Lors d'un accompagnement, une personne dans un processus de reconstruction après un burn-out partage combien elle a pris son canapé en grippe. Ce canapé dont elle ne parvient pas à sortir, dans lequel elle est capable de passer des heures et qui symbolise à lui seul son effondrement.
Peu à peu après avoir identifié le rôle central de ce canapé, nous identifions l'intérêt de ritualiser un changement de rapport à celui-ci. Si plutôt que d'être une sorte de cachot, il pouvait au contraire être vu comme un cocon qui l'accueille le temps de réaliser sa mue. Cette simple idée engendre un déclic chez la personne, une perspective de joie. Elle va, par un rituel qu'elle concevra intuitivement, se réapproprier son canapé et en faire un allié, au cœur même de son foyer.
Même si je n'ai pas de nouvelles, je reste persuadée que le fait même d'avoir envisagé ce rituel était en soi performatif, c'est-à-dire qu'il a joué son rôle pour passer d'un seuil à un autre. Le rituel du canapé arrivait au moment où elle était capable de changer de regard sur son burn-out ainsi que sur l'issue de celui-ci : la mue de la larve au papillon.
Dans "Les lendemains", Amande, l'héroïne de Mélissa Da Costa, vit un double deuil. Au cours du récit, elle dessine intuitivement les marches de son chemin de deuil. Elle affiche l'étape en cours comme un mantra sur son réfrigérateur (donner des exemples) et le rituel qui confirme le franchissement de cette marche s'impose de lui-même.
Dans ma vie de famille, j'ai dû faire le deuil de la famille nombreuse que je n'aurai jamais. Avec mon mari nous avons planté un mandarinier et un citronnier, respectivement pour chaque fille et chaque fils que nous n'aurons jamais.
Pour l'héroïne de Da Costa comme pour la personne du canapé, comme pour mon couple, le rituel arrive pour confirmer, pour incarner, pour peaufiner une mutation en gestation. La phase de travail, la phase liminale (largement abordée dans le troisième article) se réalise à bas bruit dans le quotidien jusqu'au moment où le rituel émerge, car c'est le moment de matérialiser le passage d'une étape clé.
Est-ce qu'on fait un rituel parce qu'on est prêt à changer, ou est-ce le rituel qui nous change ? La réponse honnête : les deux, selon les jours, selon les personnes, selon ce que la vie a préparé à notre insu.
En effet, parfois le rituel vient accompagner, rendre possible une mutation. Dans ce cas, le rituel, accompagné et soutenu, permettra par la symbolique et les actes posés à la prise de conscience de s'insinuer dans un mental qui résiste, dans un cœur qui ne pense pas avoir la ressource.
Dans un cercle que j'anime, je suis en face de femmes qui doutent de leur capacité à retrouver la paix avec elles-mêmes. Nous cheminons au travers de différentes pratiques pour que chacune se reconnecte avec sa paix et sa sécurité intérieure. Pour finir, chaque femme choisit un livre, une personne, un plat et un vêtement qui incarner matériellement dans différents espaces de leur vie, cette paix retrouvée. L'une des femmes a alors témoigné que son écharpe, qu'elle avait choisie comme "vêtement de paix" et qu'elle portait ce soir-là, avait changé du tout au tout : elle était plus douce, plus chaude, plus protectrice. Elle était devenue une écharpe aimante autant qu'apaisante.
Et puis parfois le rituel nous prend par surprise : on pense être prêt, avoir fait le chemin. On arrive fort et solide et on se fait "cueillir".
Lors d'un très beau mariage, je vois la mère de la mariée se décomposer au fur et à mesure de l'avancée de la cérémonie religieuse, le visage se ferme, les larmes de tristesse puis de colère surgissent, le corps tout entier exprime le mal-être. Pourtant sa fille est rayonnante, le mariage se déroule sans accroc et sous un soleil radieux. Je ne comprends pas. Je réalise ensuite que cette femme est récemment divorcée et que cette cérémonie la renvoie au naufrage de son propre mariage, aux illusions perdues.
Le rituel joue un effet miroir, positif ou pas, auprès des personnes de l'assemblée.
Le rituel dépasse largement l'univers du deuil et des obsèques. Il accompagne les deuils symboliques et les changements de regard ou de posture vis-à-vis d'une situation. Et il porte toujours une dernière fonction, souvent invisible : celle de changer le statut de la personne aux yeux de la société. C'est évident dans le cas d'un mariage, d'une bar-mitsva, d'un rituel d'intégration dans certaines écoles ou même du passage du baccalauréat.
Le rituel murmure à l'oreille de l'entourage "maintenant vous pouvez, vous devez vous comporter différemment avec cette personne qui a changé de statut." C'est la fonction bien plus implicite qu'explicite qui nous rappelle qu'un rituel est un acte individuel qui s'insère dans une société et qui nous insère dans une société.
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Pour aller plus loin, les références qui m'ont inspirées pour cette trilogie :
Christophe Fauré, "Vivre le deuil au jour le jour", Albin Michel, 2018.
Mélissa Da Costa, "Les lendemains", Albin Michel, 2021.
Vinciane Despret, "Au bonheur des morts", La Découverte, 2015.
Caroline Von Bibikow, "Adieu et merci". Le souffle d'or, 2025.
Martine Segalen, "Rites et rituels contemporains", Armand Colin. 2017 pour la 3ème édition.




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