Le vide entre les deux trapèzes
- aureliepaquignon
- il y a 4 jours
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Dernière mise à jour : il y a 3 jours
Trilogie du seuil 3/3

Le passage d’un état à un autre accompagné dans un rite de passage me fait penser à la métaphore du trapéziste qui quitte un trapèze pour en attraper un autre. Le moment le plus critique est le passage entre les 2 où le corps est comme suspendu dans le vide, sans repère et seul dans son expérience avec la dose d’inconnu voire de danger qu’elle implique.
Van Gennep qui est LE théoricien des rituels de passage exprime cela avec des mots plus complexes mais qui expriment exactement cela : la séparation, la marge et l’agrégation : on quitte une situation que l’on connait, on se met en marge pour préparer une mue et on revient dans le groupe, transformé avec un nouveau statut.
Afin que vous ayez bien en tête ces 3 étapes, voici deux exemples.
Dans la Grèce antique, le parcours initiatique religieux des cultes à mystères pouvait passer par une phase d’initiation « les mystères », les plus connus étant les mystères d’Eleusis. Les cultes à mystères antiques organisaient l'initiation en trois temps rigoureux et intentionnellement éprouvants.
D'abord la séparation : jeûne, purifications, isolement. Le candidat quitte physiquement et socialement son état ordinaire avant même d'entrer dans le sanctuaire.
Ensuite la marge : obscurité, errance, visions, confrontation symbolique avec la mort. Un temps suspendu où l'identité ancienne se dissout sans que la nouvelle soit encore accordée. Personne ne cherchait à l'abréger ni à le rendre confortable.
Enfin l'agrégation : le retour à la lumière, la révélation, puis la réintégration dans la communauté avec un statut radicalement différent. Ce n'est pas seulement ce que l'initié a traversé qui le transforme : c'est aussi le nouveau regard que la communauté pose sur lui.
Autre exemple plus contemporain, celui de la retraite, qu'elle soit silencieuse, jeûnée ou simplement coupée du monde ordinaire. Elle suit la même architecture que les initiations antiques, souvent sans le savoir.
La séparation est explicite : on pose le téléphone, on quitte sa maison, ses rôles, son prénom social parfois. On entre dans un espace et un temps qui obéissent à d'autres règles. Ce n'est pas anodin, beaucoup de gens vivent les premières heures comme un manque physique, presque un sevrage.
La marge, c'est ce qui s'installe ensuite, quand l'agitation de surface se tait et que quelque chose de moins confortable remonte. Le silence fait ce travail, le jeûne aussi : ils dissolvent les habitudes qui maintiennent l'identité en place. On ne sait plus très bien qui on est sans ses occupations, ses réponses à donner, ses repas à préparer. C'est inconfortable, parfois terrifiant. C'est exactement là que se joue la transformation, pas dans les beaux moments de paix qu'on racontera ensuite.
L'agrégation est plus discrète que dans les mystères : pas de révélation lumineuse ni de communauté qui vous accueille avec un nouveau statut. Mais le retour dans le quotidien a quelque chose d'irréversible pour qui a vraiment traversé. On ne repose pas les mêmes yeux sur les mêmes choses. Et l'entourage, souvent, le perçoit avant même qu'on l'ait formulé.
Ces deux exemples montrent le rôle central de la phase de marge, y compris dans cet qu’elle a d’inconfortable, d’imprévisible et à ce titre de vertigineux. Dans une époque d’hyper contrôle de nos vies, laisser de la place à la phase de marge rend celle-ci encore plus exceptionnelle.
La phase de marge n'est pas réservée aux grandes initiations. Dans les cercles de femmes que j'anime, c'est elle qui donne toute la puissance au cercle. Elle est l’étape qui donne toute la magie au cercle, c’est là qu’il y a un accès à la puissance transformatrice.
Cette phase est guidée par l’intuition par le ressenti, c’est pour la gardienne du cercle et pour les participants le moment où on lâche le trapèze et on se retrouve sans filet. Parfois on rencontre l’inconfort pour regarder leurs zones d’ombres, parfois on se laisse surprendre par une émotion qu’on n’avait pas vu venir.
Cette partie du rituel, la phase de marge est possible car on a mis en place un cocon, une membrane de protection qui permet à ce qui doit être vécu d’advenir. Elle prend du temps, ne peut être chronométrée ou court-circuitée. C’est elle qui fait l’essence et la puissance du rituel.
Un rituel qui ne s’offre pas le temps, qui va trop vite « droit au but » a toutes les chances justement de rater l’objectif : pas d’émotions, pas de désagregation avant la réagrégation, pas de transformation, pas de construction d’une nouvelle identité. Un peu comme une retraite qui durerait 2h entre 2 rendez-vous ou un pèlerinage de St Jacques qui durerait une journée.
Ce serait un rituel qui consoliderait avant que la séparation soit faite. C’est un peu ce qu’on ressent lorsque le cercueil s’en va sous terre ou vers la crémation : la cérémonie ne nous a par accompagné à réaliser le caractère définitif de l’adieu au corps de l’être cher.
Le rituel rate son objectif et de ce fait il n’est plus agissant, certains diront « performatifs ». On sort de la cérémonie et loin d’être prêt à commencer le processus de deuil, on n’a pas encore réalisé.
Ca me fait également pensé à cette maman qui a perdu son nourrisson. Plein d’amour et de bonnes volonté l’équipe qui l’entoure dans cette phase de sa vie lui propose un rituel où on lâche un ballon, symbole de la petite vie qui rejoint l’ailleurs. Cette femme me raconte à quel point elle n’était pas prête pour ce rituel. On lui proposait de laisser partir à un moment où elle était bien loin de l’envisager.
Dans ces exemples, le rituel acte la séparation alors même qu’on n’a pas encore lâché le premier trapèze…
Dans nos sociétés occidentales, la mort appelle le plus souvent à une séparation nette : le monde des vivants d'un côté, le monde des morts de l'autre. L'agrégation, dans cette vision, consiste à remettre de l'ordre, à replacer chacun de son côté du seuil
Vinciane Despret, philosophe contemporaine, propose une autre cartographie. Elle propose de faire cohabiter les deux mondes afin que la coopération puissent se poursuivre entre les défunts et les vivants.
Elle recense des pratiques qui permettent de faire une place dans ce monde à nos défunts et critique sévèrement l’injonction à "faire le deuil" qui est celle de nos sociétés occidentales.
S’inspirer de ces réflexions ne remet en rien en cause le processus, en 3 étapes. Cela redéfini l’agrégation, qui n’est plus une séparation mais un repositionnement de la place du défunt.
Il est important lors de l’écoute d’une famille endeuillée de percevoir sa vision de la place à venir du défunt afin d’entrer dans une symbolique et un vocabulaire ajusté. Lors de mon premier entretien avec une famille, j’ai utilisé le mot de séparation pour évoquer l’inhumation et j’ai clairement senti l’une de mes interlocutrices frémir tant ce mot ne correspondait pas à sa conception.
C’est un aspect aussi passionnant que délicat de mon métier : être à l’écoute et dans le respect profond de la sensibilité et de la vision de la famille, étant entendu qu’au sein de chaque famille les visions peuvent être sensiblement différentes, voire très différentes de celles du défunt.
Le rituel, quelle que soit la vision de la mort dans laquelle il s'inscrit, doit marquer un avant et un après. Il aide à redessiner une nouvelle carte du monde où l'être cher sera repositionné, au ciel, en soi, retourné à la terre. Mais cette carte ne se dessine pas en un jour, et le second trapèze ne se présente pas toujours clairement dans l'espace qui suit la cérémonie.
C'est dans ce vide, parfois long, parfois vertigineux, que l'accompagnement trouve son sens : non pas pour hâter l'agrégation, mais pour tenir compagnie à celui qui n'a pas encore lâché le premier trapèze et qui ne sait pas encore qu'il en est capable.
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Pour aller plus loin, les références qui m'ont inspirées pour cette trilogie :
Christophe Fauré, "Vivre le deuil au jour le jour", Albin Michel, 2018.
Mélissa Da Costa, "Les lendemains", Albin Michel, 2021.
Vinciane Despret, "Au bonheur des morts", La Découverte, 2015.
Caroline Von Bibikow, "Adieu et merci". Le souffle d'or, 2025.
Martine Segalen, "Rites et rituels contemporains", Armand Colin. 2017 pour la 3ème édition.




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