Le rituel doit-il nous ressembler pour nous porter ?
- aureliepaquignon
- 26 mai
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Dernière mise à jour : 27 mai
Trilogie du seuil 1/3

Lors des obsèques religieuses de ma grand-mère, tous les cousins et cousines s'étaient réunis pour chanter une chanson en hommage à notre grand-mère bien aimée. Le choix et les répétitions nous ont réunis dans une émotion commune, nous ont soudés dans ce que nous traversions.
Arrivés devant le prêtre, qui connaissait peu ma grand-mère, celui-ci refuse d'insérer notre chanson dans la liturgie : trop de monde sur l'autel (nous sommes 20), une musique et des paroles trop peu catholiques (The Sound of Silence). Il a fallu insister lourdement pour finalement obtenir gain de cause.
La cérémonie religieuse n'était pas conçue par ce prêtre comme un hommage à ma grand-mère par ceux qui l'ont connue, ni comme une manière pour ses proches de lui dire adieu, mais comme l'accompagnement de l'Église catholique sur un chemin de séparation commun à toute la communauté paroissiale. Le rituel, à ce titre, n'avait pas besoin d'être personnalisé, voire cette personnalisation était mal venue.
Cela correspond bien à une vision du rite ou rituel sur laquelle je ne m'inscris pas complètement mais qui a fait ses preuves des années durant et dans beaucoup de cultures à travers le monde : un ensemble d'actions formalisées et répétitives, structurées, codifiées. Ces rites s'inscrivent le plus souvent dans le cadre de croyances ou de traditions.
Le rituel est tellement ancré dans la tradition qu'il n'y a pas toujours de mode d'emploi ou de décodage du "pour quoi ?". Ce ne sont pas des actions qui parlent au mental, et ce n'est pas leur fonction. Ils cherchent à souder la communauté (rituels d'ouverture et de clôture des JO), à légitimer le pouvoir (rituels autour du sacre des monarques), à mettre de l'ordre dans des situations parfois chaotiques.
Ce dernier point me rappelle la cérémonie organisée durant deux jours pour la réouverture de la cathédrale Notre-Dame. Suite à l'incendie et au deuil collectif qui a tant marqué les esprits en France comme à l'étranger, et suite aux cinq ans de restauration, la réouverture de la cathédrale a trouvé un cadre préexistant, millénaire, qui n'avait pas besoin d'être inventé pour l'occasion : réouverture des portes, messe inaugurale, consécration de l'autel majeur.
Le très long rituel du 8 décembre, particulièrement codifié et de prime abord tellement anachronique, a pourtant rassemblé des personnalités du monde entier et a été suivi par près de 8 millions de téléspectateurs en France. Cette cérémonie vient, pour les millions de personnes ébranlées par l'incendie, clore une séquence douloureuse. Elle permet à la vie de reprendre son cours, les plaies ont été pansées. C'est la puissance du rituel, son caractère "performatif" : il énonce une nouvelle réalité qui prend effet. À aucun moment on n'a cherché à adapter le rituel au XXIe siècle, à le rendre plus compact, plus "instagramable".
Cet exemple de rituel très codifié peut sembler anachronique à une époque où sur tant de sujets l'individu prime sur le collectif. Ainsi, sur des événements personnels comme une étape de vie (baptême, mariage, obsèques...) existe-t-il un autre chemin ?
Une forme ritualisée qui s'ancrerait autour de la personne, de sa vie, de son contexte et où l'histoire individuelle a toute sa place.
Les deux propositions qui nous sont faites entrent en tension.
La puissance d'un rituel collectif ancré dans ses codes et le respect du processus, avec des marges de manœuvre finalement relativement faibles. Il va rassembler une communauté et la souder ; les aspirations individuelles sont partiellement gommées au profit de ce qui fait société.
La force d'un rituel créé pour l'occasion, pour l'individu et pour ses proches, qui va puiser dans l'histoire, dans les valeurs de cette personne, de son époque et de son environnement. Dans ce cas, on choisira dans l'idéal le lieu et le moment adapté.
Mais même si la tension existe, elle n'est pas aussi tranchée. Les rites codifiés puisent dans le contexte, se modernisent et évoluent même s'ils peuvent sembler immuables, et de leur côté les rituels actuels et récents cherchent à s'ancrer dans la tradition et ses codes.
Les rituels de passages, créés sur mesure vont puiser dans des symboles et un vocabulaire lié à l’inconscient collectif, très relié aux différentes traditions. Consciemment ou non la structure du rituel personnalisé sera proche de son pendant codifié, avec une ouverture, un cœur et une fermeture. Le rituel fera bien souvent appel à aux éléments tels que l’eau et le feu (pour purifier), la terre (pour ancrer et ensemencer) et l’air (pour diffuser).
Une dimension collective sera cherchée en faisant appel à des souvenirs ou des références communes (chanson, image) afin dans une cérémonie construite pour un individu créer un mouvement et une émotion collective.
Ainsi, codifié ou personnalisé, le rite aura les mêmes fonctions : agir sur le groupe, sur la famille, sur le corps… en ouvrant un nouvel espace. Pour autant, s'il y a une attente ou un souhait de personnalisation, il n'est pas toujours aisé de créer un rituel de passage sur mesure. Tout le monde ne peut pas, ne sait pas concevoir un rituel ou une cérémonie, d'autant plus si l'enjeu est fort (mariage, obsèques d'un proche).
Dans le cas des obsèques, la conception du rituel d'adieu est d'autant plus complexe pour les proches qu'elle se fait dans un contexte de temps restreint et de charge émotionnelle forte.
C'est à ce titre que se développe le métier de célébrant de cérémonie laïque et deux types de familles y ont recours. Celles qui ne savent pas comment s'y prendre et qui délèguent. Celles qui sauraient comment s'y prendre, qui ont consciemment ou non la connaissance du rythme et de la forme d'un rituel, mais qui seront soulagées de confier la coordination et l'harmonisation à quelqu'un dont c'est le métier.
Afin que la mort ne soit pas un sujet tabou entre la personne en fin de vie et ses proches, je suggère aux personnes que j'accompagne que le rituel d'adieu soit évoqué. Cela permet de connaître les souhaits et les refus, les invariants et mes marges de manœuvre. Je constate souvent qu'on ne sait du défunt que son choix entre inhumation et crémation. On pourrait en savoir tellement plus : à qui donner la parole, quels objets placer dans le cercueil, quelles musiques, quel lieu pour répandre les cendres.
Ainsi, la fabrique du rituel devient une manière d'aborder l'après de manière apaisée, sous un angle qui fait le lien entre les vivants et les morts.
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Pour aller plus loin, les références qui m'ont inspirées pour cette trilogie :
Christophe Fauré, "Vivre le deuil au jour le jour", Albin Michel, 2018.
Mélissa Da Costa, "Les lendemains", Albin Michel, 2021.
Vinciane Despret, "Au bonheur des morts", La Découverte, 2015.
Caroline Von Bibikow, "Adieu et merci". Le souffle d'or, 2025.
Martine Segalen, "Rites et rituels contemporains", Armand Colin. 2017 pour la 3ème édition.




Des questions structurantes sur la modernisation de l' institution et le rôle des laïcs en son sein, bien des réponses ont été apportées par le Concile de Vatican II en 1962-65