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Pleurer une forêt pour ce qu'elle était


Ce vendredi-là


Ce vendredi-là, l'air a changé de nature. On savait, on avait vu les cartes des incendies, les hectares annoncés au fil des bulletins. Mais ce soir-là, l'odeur de brûlé s'est installée dans les maisons, sur les vêtements étendus dehors, il a plu des cendres dans les jardins. Le ciel a pris cette teinte jaune orange qui faisait qu'on ne savait plus quelle heure il était, comme un coucher de soleil à 19h.


Ce jour-là, ce n'était plus un savoir, c'était nos sens eux-mêmes qui devenaient témoins de ce qu'on avait cru, jusque-là, pouvoir regarder de loin.


Plus de deux cent mille personnes ont été évacuées. Des routes saturées de voitures chargées à la hâte, des familles dormant dans des gymnases, des scènes qu'on associait plutôt aux films catastrophe qu'à sa propre vie. Il y avait dans ces images une idée inédite pour beaucoup : même depuis une ville, à distance des flammes, on pouvait se sentir menacé. Une partie de ces évacuations tenait moins au danger direct du feu qu'à la dégradation de l'air, devenue à son tour une menace silencieuse. Mais cette nuance n'a rien changé au sentiment général : ce qui s'est imposé lors de ces évacuations, c'est la sensation qu'aucun endroit, pas même une grande ville, n'était plus tout à fait à l'abri.


Ce n'étaient pas seulement des hectares de pins qui disparaissaient. Un sentiment sourd, presque physique, s'est mis à vaciller chez beaucoup, celui que quelque chose venait de se rompre. Pas seulement la forêt. Une part plus vaste et plus intime aussi, comme si le sol lui-même sous nos pieds avait cessé d'être tout à fait fiable.


Ce que j'ai observé autour de moi, dans les conversations, dans les regards, dans les messages échangés pendant ces jours de fumée, ce n'était pas seulement de la peur pour l'avenir. C'était déjà du chagrin, un chagrin pour ce qui venait de partir, pour un paysage qu'on connaissait par cœur et qu'on ne reconnaissait plus.


Ce chagrin-là avait quelque chose de plus grand que la forêt elle-même. Comme si en pleurant les arbres, on pleurait aussi la fin d'une certaine idée du monde, celle où l'été restait un été, où la forêt qu'on traversait chaque année pour aller à la plage serait encore là l'année suivante.


Un chagrin sans nom


Ce sentiment n'a pas de nom simple en français. Il s'agissait d'une vraie tristesse, même si on n'avait perdu personne au sens strict, mais il y avait autre chose, plus difficile encore à formuler, qui est venu un peu plus tard, le lundi, en reprenant le travail : comment continuer à faire des choses normales quand plus rien n'est normal autour de soi ? Comment se pencher sur ce qui paraissait important la semaine d'avant, un dossier, une réunion, une échéance, quand un territoire entier brûle et que la vie de tant de gens vient d'être bouleversée ?


Ce n'était pas seulement du chagrin pour la forêt. C'était aussi ce décalage, cette impression d'être hors phase avec le monde qui continuait à tourner autour de soi comme si de rien n'était, alors qu'à l'intérieur, tout s'était arrêté.


Ce genre de sentiment, sans nom précis, sans case où le ranger, finit par chercher des mots pour exister vraiment. Un chercheur australien, Glenn Albrecht, en a proposé un il y a une vingtaine d'années : la solastalgie. Il l'a construit sur le modèle de la nostalgie, mais avec une différence essentielle. La nostalgie regrette un lieu qu'on a quitté. La solastalgie regrette un lieu qu'on n'a pas quitté, mais qui, lui, s'en va sous nos pieds.


Ce mot a mis du temps à s'installer en France, mais il a commencé à circuler ces dernières années. Je le trouve intéressant dans ma réflexion sur le deuil, car la solastalgie c'est en quelque sorte le fait d'être en deuil du monde qui est en train de disparaitre.


Un cap franchi


Mais ce mot, aussi juste soit-il, ne dit pas tout à fait ce qui s'est joué cet été. Ce n'était pas seulement la forêt qu'on pleurait. Un autre fond, plus large, se logeait derrière elle, comme si les pins brûlés étaient devenus, sans qu'on l'ait choisi, le symbole d'une réalité plus vaste et plus difficile à regarder en face.


J'ai déjà beaucoup écrit sur les rites de passage, sur ces moments où l'on quitte un état pour entrer dans un autre sans savoir encore ce qui nous attend de l'autre côté. Ce que nous avons traversé cet été-là avait cette forme-là, à l'échelle d'une région entière, peut-être d'un pays. Un temps suspendu, entre un monde qu'on quitte et un autre qu'on ne connaît pas encore.


Ce n'est pas un hasard si tant de gens ont ressenti ces incendies comme plus qu'un événement isolé. Il y avait, dans cette peur et ce chagrin, la sensation confuse qu'un cap venait d'être franchi, que ce dont on entendait parler depuis des années sans vraiment y croire venait soudain de prendre la forme d'une odeur de cendres dans son propre jardin.


Ce qui brûlait, ce n'était donc pas seulement une forêt. C'était aussi, en germe, l'idée qu'on se faisait d'un monde stable, d'un avenir qu'on pouvait se permettre de ne pas trop regarder en face.


Et si ce n'était pas seulement notre deuil


Mais ce chagrin, aussi sincère soit-il, ne dit pas encore tout à fait ce qu'il faudrait dire. Dans tout ce qu'on vient de décrire, c'est toujours de nous qu'il s'agit : notre angoisse, notre sentiment de perte, notre monde qui vacille. La forêt reste, dans cette manière de raconter les choses, un miroir : elle compte parce qu'elle nous touche, parce qu'elle nous manque, parce qu'elle abritait nos souvenirs et nos habitudes.


Et si on posait la question autrement ? Et si la forêt elle-même, les animaux qui y vivaient, la terre calcinée avaient droit à un deuil qui ne passe pas par nous, qui ne dépende pas de ce qu'ils représentaient pour nous ?


Une vue aérienne par drone montre une forêt calcinée par un incendie, au Temple, en Gironde, le 29 juillet 2026. REUTERS - Yves Herman
Une vue aérienne par drone montre une forêt calcinée par un incendie, au Temple, en Gironde, le 29 juillet 2026. REUTERS - Yves Herman

C'est une question qui dérange un peu, parce qu'elle demande de sortir d'une manière de penser qu'on a rarement remise en question. On pleure d'abord ce qu'on aime, ce qui nous est proche, ce qui a une valeur à nos yeux. Une forêt ancienne, pleine de biodiversité, on la pleure facilement. Mais une plantation de pins, semée en rangs serrés pour être coupée un jour, sans grande richesse écologique, on la pleure comment, et pourquoi la pleurerait-on de la même manière ?


Et pourtant, cette forêt-là a vécu. Des insectes, des oiseaux, des racines, tout un monde souterrain et discret qu'on ne voyait jamais s'y trouvait, et il a brûlé avec elle. Ce monde-là avait-il moins le droit d'être pleuré parce qu'il ne correspondait pas à l'idée qu'on se fait d'une belle nature, sauvage et intacte ?


En 2010, la Bolivie a commencé à travailler sur une loi reconnaissant à la terre des droits proches de ceux qu'on accorde aux humains. L'idée centrale : protéger un lieu ou un écosystème pour ce qu'il est, et non pour ce qu'il rapporte ou ce qu'il inspire à l'homme. Une dignité qui n'a pas besoin de notre regard pour exister.


Faire le deuil du non-vivant pour lui-même, c'est reconnaître cette même chose : que cette forêt, même industrielle, même plantée pour être vendue, était un monde en soi. Et qu'un monde qui disparaît mérite d'être pleuré, qu'on l'ait aimé ou non.


Où poser ce chagrin ?


Reste une question, très concrète celle-là. Où met-on ce deuil, une fois qu'on a accepté de le nommer ? Ce chagrin-là n'a pas de funérailles, pas de rituel, pas de lieu où se poser, alors qu'il traverse pourtant des milliers de personnes en même temps, souvent en silence..


C'est pour cette raison que je crois nécessaire de créer des espaces où ce chagrin peut enfin se dire à voix haute, sans avoir à se justifier ni à se comparer à d'autres deuils jugés plus légitimes. Des cercles de parole, où l'on peut nommer ce qu'on a ressenti cet été-là sans avoir à minimiser ou à dramatiser. Un carnet de deuil©, aussi, pour celles et ceux qui préfèrent écrire plutôt que parler, pour poser sur le papier ce chagrin qui n'a souvent pas eu le temps ni la place de s'exprimer ailleurs.


C'est dans cet esprit que j'ai construit, pour la rentrée, plusieurs rendez-vous où poser ce chagrin :

  • Un cercle de parole en plein air au Jardin public à Bordeaux, le vendredi 4 septembre à 18h.

  • Un autre cercle, accompagné d'un temps de mandala, le dimanche 6 septembre à Lacanau.

  • Et pour celles et ceux qui préfèrent le silence et créativité, le carnet de deuil©, qui abordera aussi le deuil environnemental, se tiendra les 25 et 27 septembre, puis les 17 et 18 octobre. Tous les détails sont [ici].


Peut-être que rien de tout cela n'empêchera les prochains étés d'être plus rudes que celui-ci. Mais nommer ce chagrin, lui donner une place, qu'il s'agisse du deuil d'un paysage aimé, de la peur de ce qui vient encore, ou de cette question plus large sur ce que nous devons au non-vivant, c'est déjà refuser de regarder ailleurs.


C'est peut-être aussi, humblement, la première chose que nous pouvons offrir à ce monde qui brûle : le voir vraiment, et le pleurer comme il le mérite, sous toutes les formes que ce deuil peut prendre.

 
 
 

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