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Se dire oui, encore

L'art de clore une union pour en commencer une autre



Il y a des couples qui divorcent parce qu’ils ne s’aiment plus. Il y a des couples qui restent ensemble parce qu’ils ne se donnent pas la permission de partir. Et il y a une troisième catégorie, dont on parle peu, peut-être parce qu’elle n’entre dans aucune case : les couples qui s’aiment encore, qui n’ont pas envie de se quitter — et qui sentent pourtant qu’il faut que quelque chose se termine.


Pas le couple. Pas l’amour. Mais ce mariage-là. Celui de la construction, des enfants, des petits matins de logistique, des rôles tenus si longtemps qu’on a fini par les confondre avec soi-même.


Ce texte s’adresse à ceux-là.



Le premier mariage : ce qu’on ne dit pas quand on dit oui


Quand on se marie à vingt-cinq ou trente ans, on croit jurer fidélité à une personne. En réalité, on scelle aussi un contrat implicite avec une époque, une version de soi, un projet de vie. Ce contrat dit à peu près ceci : "nous allons construire quelque chose ensemble. Un foyer, une famille peut-être, une sécurité. Nous allons être utiles l’un à l’autre. Nous allons tenir".


Ce contrat implicite n’est pas méprisable, il est même nécessaire. Les rôles se distribuent souvent sans qu’on les choisisse vraiment : celui qui gère, celui qui gagne, le parent rigoureux et le parent câlin, l’inquiet et le rassurant. Ces positions émergent, s’installent, se pétrifiient. Et un jour, on se retrouve à avoir plus de conversations avec son conjoint sur les impôts fonciers que sur le sens de sa vie.


Ce n’est pas un échec. C’est l’aboutissement d’un premier mariage qui a bien fonctionné. Le problème, c’est qu’on n’a pas appris à le reconnaître pour ce qu’il est : un chapitre, et non la totalité du livre.


La crise du milieu n’est pas une pathologie


Vers 45-55 ans, quelque chose change. Les enfants partent ou deviennent autonomes. Les carrières atteignent un plateau ou se réinventent. Le corps change. Et dans ce nouvel espace — souvent déconcertant — une question surgit que personne n’avait vraiment anticipée : qu’est-ce qu’on veut être, maintenant ?


Carl Gustav Jung, dans Dialectique du Moi et de l’inconscient (traduit et publié en français aux éditions Gallimard), a nommé ce moment “l’individuation” — un processus de recentrement sur soi, de confrontation avec les parties de sa personnalité qu’on avait mises de côté pour correspondre à ce qu’on était censé être. Il le situait précisément dans la seconde moitié de la vie, et il insistait sur une idée inconfortable : on ne peut pas l’esquiver. On peut seulement choisir d’y entrer lucidement ou d’y tomber à reculons.


Ce processus concerne les individus. Mais il concerne aussi les couples. Parce que si chacun traverse sa propre individuation, la question devient : avons-nous grandi dans la même direction ?

Ce qui déroute, c’est que le partenaire est le même. Le décor est le même. Et pourtant quelque chose ne tient plus. Beaucoup de couples interprètent ce décalage comme un signe de répuscule du couple. C’est souvent le signe, au contraire, que le premier mariage a accompli ce qu’il devait accomplir.


Clore le premier mariage : le deuil qu’on n’ose pas faire


Voici le paradoxe délicat : pour vraiment recommencer, il faut d’abord finir. Et finir quelque chose sans le détruire demande un geste que notre culture ne nous a pas appris — le deuil conscient et délibéré.


Il ne s’agit pas de nier ce qui a été beau. Il s’agit de lui donner une forme, de le regarder en face. De dire : voilà ce que nous avons construit. Voilà ce que nous avons raté. Voilà ce que nous nous sommes fait, parfois, sans le vouloir. Et voilà ce que nous avons tenu, malgré tout.


Serge Hefez, psychiatre et thérapeute conjugal à la Pitié-Salpêtrière, écrit dans La danse du couple (Hachette, 2002) quelque chose d’essentiel : lorsque deux personnes prennent le risque de transformer une relation, cette relation possède à son tour le pouvoir de les transformer. Mais cette transformation ne se décrète pas. Elle exige qu’on s’arrête d’abord sur ce qui a été — les blessures comprises.


L’anthropologue Arnold van Gennep, dans son œuvre fondatrice Les rites de passage (1909, réédité en Picard), a montré que toute transition humaine digne de ce nom comporte trois phases : séparation d’un état ancien, marge (temps de flottement et de travail), et agrégation à un état nouveau. Ce schéma s’applique à la naissance, à la mort, à l’adolescence — et il s’applique tout autant à ce moment charnière dans la vie d’un couple. Le problème, c’est que nos sociétés contemporaines ont ritualisé l’entrée en couple (la noce) mais pas sa transformation. On a gardé la cérémonie d’entrée. Il n’existe pas de cérémonie de passage.


C’est précisément ce vide que peut venir remplir un accompagnement — non pas pour arbitrer ou guérir, mais pour créer l’espace où ce qui n’a jamais été dit peut être dit, et où le passage peut se faire avec la présence et la profondeur qu’il mérite. Ce travail peut se vivre à deux, de façon intime, dans une démarche entièrement privée. Il peut aussi prendre une dimension plus collective et célébrée — sans en perdre la substance. Les deux formes ont leur légitimité. Ce qui change, c’est ce que vous souhaitez dire au monde, et quelle place vous souhaitez lui donner dans ce recommencement.


Ouvrir le second : la complicité comme choix, pas comme résidu


Le second mariage commence par un constat d’évidence que peu osent formuler : à cinquante ans, vous n’êtes plus les mêmes personnes qu’à vingt-huit. Et l’autre non plus. La question n’est donc pas “est-ce que je l’aime encore ?” mais “est-ce que je veux cet inconnu-familier, avec ce qu’il est devenu ?”


C’est une question plus exigeante. Et c’est précisément pour ça qu’elle mérite une réponse explicite plutôt qu’un silence prolongé.


Esther Perel — psychothérapeute aménicano-belge, dont le travail est disponible en français sous le titre L’intelligence érotique (Robert Laffont, 2007) — pose une idée contre-intuitive : le désir durable dans un couple n’est pas entretenu par la fusion, mais par la capacité à regarder l’autre comme un être séparé, avec une intériorité qu’on ne possède pas. Ce qui ravive la curiosité et l’attention, c’est la reconnaissance que l’autre continue de vous échapper un peu. Non par distance, mais parce qu’il est fondamentalement autre.


Le couple sain n’est pas celui qui efface les individus dans la fusion, mais celui qui amplifie chacun. Ce second mariage-là repose donc sur la souveraineté de chacun. Deux entités qui s’associent délibérément, avec leurs zones d’ombre connues et acceptées, leurs besoins de solitude et leurs désirs propres — avec la maturité de ne plus attendre de l’autre qu’il rende heureux, mais la sagesse de choisir de construire le bonheur ensemble.


Roland Barthes, dans ses Fragments d’un discours amoureux (Seuil, 1977), a capturé quelque chose de cet ordre : l’amour durable n’est pas l’amour sans tension ni opacité, c’est l’amour qui continue de vouloir l’autre malgré son opacité. Ce mouvement vers l’autre — actif, répété, délibéré — est ce qui distingue la complicité vivante du simple cohabitat usé.


Quatre gestes pour sceller ce recommencement


Un rituel n’a pas besoin d’une foule pour être réel. Il a besoin d’intentionnalité — du fait que ce qui se passe n’est pas anodin, que quelque chose se clôt et que quelque chose s’ouvre. Van Gennep l’a théorisé avant nous : le rite n’a pas de valeur magique, il a une valeur de seuil. Il permet de dire : avant, j’étais là. Après, je suis ici. La traversée a eu lieu.


Le Rituel du Sel et de l’Eau.

L’un lave les mains de l’autre. Ce geste simple mobilise des symboles présents dans presque toutes les cultures : l’eau purificatrice, le soin donné à l’autre, l’humilité de celui qui se laisse laver. Il dit : je vois ce que nos mains ont porté. Je te libère de ce que je t’ai reproché. On repart propres. Ce n’est pas de l’oubli — c’est du pardon actif. La différence est considérable.


L’Échange de nouveaux symboles.

Ne pas reprendre les alliances du premier mariage. Choisir ensemble un autre objet — un cristal, un pendentif, ou même planter un arbre — qui représente qui vous êtes aujourd’hui. Pas la promesse faite à vingt-cinq ans. Celle faite maintenant, avec tout ce que vous savez. Ce geste dit quelque chose d’important : le premier pacte était réel, et il est révolu. Celui-ci l’est aussi, et il commence.


Le Cercle de Souveraineté.

Au lieu de se tenir face à un officiant qui valide l’union au nom d’une institution, le couple se place au centre d’un cercle formé par ses proches. Il ne demande pas une reconnaissance. Il témoigne d’une alliance. Ce renversement est symboliquement fort : nous ne sommes plus deux individus qui cherchent la légitimité du dehors. Nous sommes deux adultes qui décident, devant ceux qui nous connaissent vraiment, de continuer ensemble.


Les Vœux de Maturité.

Contrairement aux vœux du premier mariage — souvent beaux, souvent abstraits — ceux-ci peuvent intégrer la réalité de ce que vous savez maintenant. Je promets de respecter ton silence quand il est habité. De soutenir ta quête de sens même quand elle me déroute. De t’aimer dans tes zones d’ombre que je connais maintenant, et qui ne me font plus peur. Ce niveau de précision n’est possible qu’après des années. C’est sa force.


Ces quatre gestes peuvent se vivre à deux, dans l’intimité d’un lieu qui vous appartient — ou être portés par une cérémonie construite autour de vous, sobre ou festive, entourée de ceux qui comptent. Si vous sentez que cette transition mérite un cadre — quelqu’un qui maîtrise la grammaire des rituels et des espaces sacrés, et peut vous aider à bâtir le vôtre de A à Z, sur-mesure — il est possible de se faire accompagner sur ce chemin, quelle que soit la forme que vous souhaitez lui donner.


Ce que ce geste dit au monde


Il y a quelque chose de subversif, au fond, dans l’idée de se remarier avec la même personne. Ça dit que le mariage n’est pas un état — c’est une pratique. Que l’engagement n’est pas un contrat signé une fois pour toutes, mais une décision qui se repose, librement, à des moments choisis.


Ça dit aussi que la durée n’est pas une preuve en elle-même. Rester ensemble quarante ans peut signifier beaucoup de choses, dont certaines sont tristes. Ce qui mérite d’être célébré, c’est de s’être choisis à nouveau — pas par habitude, pas par peur, pas par confort — mais parce qu’on a regardé l’autre dans les yeux et qu’on a dit : oui, toi. Encore. Autrement.


C’est peut-être la forme la plus honnête d’amour durable : non pas celui qui n’a jamais vacillé, mais celui qui a vacillé, qui s’est regardé vaciller, et qui a décidé de se redresser ensemble.


Ce texte est une invitation à la réflexion, pas une injonction. Certains couples traverseront ce passage naturellement, dans une conversation de cuisine ou un voyage. D’autres auront besoin d’un espace plus structuré pour mettre des mots sur ce qui s’est accumulé. Dans tous les cas, ce qui compte, c’est que ce soit vrai — et que vous soyez deux à le choisir.


 
 
 

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