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Ce que la forêt m'a offert

Dernière mise à jour : 26 juil.

le "chêne du haut"
le "chêne du haut"

Une décision qui n'attendait que son heure


Il y a deux ans maintenant, j'ai lu le récit d'une femme partie seule en forêt, sans manger, pendant plusieurs jours ; j'ai refermé le livre (Peggy Reboul, Diète de forêt) en sachant que je ferais la même chose un jour. Cela faisait même partie des dix rêves que j'avais notés pour mes années à venir. J'attendais juste que les circonstances se mettent en place.


L'heure est venue le week-end du 14 juillet. L'aventure s'est déroulée en Ariège, sur les terres de ma belle-famille, sous les chênes et les châtaigniers, sur une sorte de « presqu'île » à la confluence de deux ruisseaux.


Six jours sous tente, sans téléphone, sans montre, sans miroir, avec une visite par jour de Valérie, une thérapeute médiatrice animale, formée avec Peggy Reboul (citée plus haut), rencontrée par un beau hasard quelques semaines plus tôt.


Le seuil


Avant de partir, j'avais posé une première intention pour ma retraite. Je voulais entrer en communication avec le vivant, visible et invisible. Cette intention ressemblait en réalité à une volonté de contrôle, celle de revenir de la forêt avec une compétence nouvelle, c'était vouloir tenir les rênes de ce qui, par nature, ne se laisse pas commander.


J'ai alors changé d'intention. La nouvelle, plus modeste en apparence, tenait en une seule question : qui suis-je, une fois dépouillée de mes conditionnements, de tout ce que les autres ont façonné en moi.


Ce fut, plus tard, l'un des étonnements de l'expérience. La première intention, celle à laquelle j'avais renoncé, a fini par se réaliser quand même, comme un cadeau qu'on reçoit après avoir cessé de le réclamer.


Le premier jour n'a pas ressemblé à ce que j'avais imaginé. J'ai erré près d'une heure et demie dans les ronces et les fougères, en sandales, les jambes à l'air, avant de retrouver le lieu que je croyais pourtant bien connaître. Je n'ai pas eu peur : j'ai intégré cette errance comme un sas, un passage avant d'entrer vraiment dans la retraite.


Je suis arrivée sur le lieu, et immédiatement je me suis sentie accueillie, à ma place, dans cet espace défriché au cœur de la forêt.


la tente plantée sur la "presqu'île"
la tente plantée sur la "presqu'île"

Puis j'ai fait un choix que je n'avais pas prévu. Je me suis dévêtue entièrement, portée par l'intuition que la mise à nue à laquelle j'aspirais n'était pas juste symbolique.


Pas de vêtements, très peu de matériel, aucun écran. La canicule a fini le travail en m'obligeant à renoncer au feu, formellement interdit, et à la baignade, impossible avec les deux ruisseaux complètement à sec, que j'avais imaginés.


Il ne restait que moi, la forêt, rien à faire, et ce dépouillement que j'ai fini par aimer profondément : la toilette au gant, l'eau comptée goutte à goutte, le plaisir de me sentir vraiment propre avec presque rien.


Un temps à habiter autrement


Je n'avais aucun moyen de savoir l'heure, mais l'heure n'a jamais cessé d'exister et d'occuper mes pensées. Je me suis surprise à me demander vingt fois par jour s'il était sept heures ou dix heures. Les repas, je m'en suis aperçue avec un mélange d'étonnement et d'amusement, ne sont pas seulement de la nourriture. Ce sont des jalons dans la journée, qui la découpent en grandes phases. Sans eux, le temps devient une matière continue, presque sans prise, et j'ai senti combien cela dérangeait en moi quelque chose qui a besoin de séquencer pour se rassurer.


La faim n'est jamais venue. J'ai bu beaucoup, mangé très peu, et pourtant mon esprit continuait de m'envoyer des images de plats savoureux alors que mon corps ne réclamait rien. J'ai compris, avec une clarté que je n'avais jamais eue avant, que la gourmandise et la faim ne parlent pas la même langue, l'une parle au mental et l'autre au corps.


Devenir partie du paysage


Les animaux sont venus nombreux. Un chevreuil, un mulot, un écureuil dont j'ai aimé la souplesse et l'assurance mutine, un animal que je n'ai jamais réussi à identifier tout à fait, entre le blaireau et le renard. Des centaines d'oiseaux également. Ils ne me fuyaient pas. J'ai senti que j'avais cessé, à leurs yeux, d'être une intruse.


Quand les arbres se mettent à parler


Il y a eu les arbres, aussi, et je peux bien le dire ici puisque c'est mon blog : ils m'ont parlé. Pas tout de suite, pas comme on parle à une personne. Au début, c'était une énergie, une chaleur, une présence diffuse quand je m'approchais d'un tronc. Puis, sans que cela m'étonne vraiment, c'est devenu net, verbal, presque normal finalement.


Des voix que je reconnais comme celles des arbres car elles m'arrivent avec un niveau de sagesse ou de clarté d'analyse supérieur aux petites voix habituelles du mental.


Il y avait le châtaignier au tronc double, dans le creux duquel je me lovais, les pieds sur un tronc et le dos contre l'autre, mon grand frère de bois. C'est à lui que j'ai demandé comment se débarrasser des vieilles croyances. Il m'a répondu : « Il ne suffit pas de décider qu'une croyance est morte pour qu'elle le devienne, il faut en installer une autre, plus vivante, à la place. »


Il y avait le chêne majestueux, sous lequel je m'installais souvent sans jamais vraiment le toucher, qui me parlait de puissance tranquille et de chemins qui se terminent parfois en impasse sans que ce soit un échec. Il y avait le chêne distant, en retrait, qui a refusé que je m'approche trop et que je débroussaille autour de lui, et dont j'ai respecté la distance sans en être blessée.


Et puis il y avait le chêne d'en haut, celui vers lequel j'allais pour méditer. C'est là que j'ai vécu un des moments les plus fort de la retraite. J'avais posé mon front contre l'écorce, cherchant une connexion qui ne venait pas. J'ai alors avancé tout mon corps, enlacé le tronc de mes bras, posé ma joue contre le bois. C'est seulement là, corps contre corps plutôt que pensée contre écorce, qu'une douceur immense est descendue en moi.


Une phrase s'est formée, simple comme une évidence : « apprends à te laisser aimer ».


Une vieille habitude, observée avec tendresse


Je note ici, avec un peu d'ironie envers moi-même, que même en pleine forêt, loin de tout, je n'ai jamais complètement lâché mon carnet, mon journal. J'ai tout noté, tout daté, cherché à comprendre chaque signe. Le mental qui devait se taire n'a jamais vraiment cessé de tourner.


C'est peut-être la chose la plus honnête que je puisse dire de cette retraite : je suis partie pour lâcher prise, et j'ai passé six jours à observer, avec beaucoup de tendresse pour moi-même, à quel point je n'y arrivais pas complètement, sauf peut-être ce dimanche, pile au milieu de la retraite.


La traversée du vide


Il y a eu un jour où tout est devenu gris. Le corps était las, la température ambiante très élevée, l'esprit vide de tout ce qu'il aime tant analyser. Je me suis ennuyée profondément, sans savoir quoi faire de ce vide qui ne ressemblait à rien de connu. J'ai compris plus tard que ce n'était pas seulement la fatigue. J'ai toujours tenu mon esprit occupé, à décider, à comprendre, à donner du sens à tout ce qui m'arrive, et ce jour-là, il n'y avait tout simplement plus rien à mettre sous cette dent-là.


Valérie est venue, comme chaque jour, et m'a écoutée sans chercher à réparer ni à expliquer. Grâce à elle, dans ce vide, quelque chose de longtemps tenu à distance s'est laissé entendre. Une tristesse que je ne sais pas m'autoriser, trop pétrie que je suis de ce rôle de « Aurélie, celle qui va bien. » Les larmes ont coulé, et avec elles une forme de clarté, d'autorisation donnée à se reconnecter à ses émotions.


Le lendemain, la légèreté était revenue, différente de celle du début, moins destinée à prouver que tout allait bien, plus simplement posée.


Quatre arbres, quatre réponses


Le dernier jour, j'ai demandé à chacun des quatre arbres ce que je pouvais leur laisser en partant. Au chêne ami, la réponse a été : « ce moment ».



La requête du châtaignier double, m'a surprise : « un morceau de toi ». J'ai pensé à mes cheveux, à un vêtement, avant de comprendre qu'il s'agissait d'un bijou. Je portais à mon poignet un bracelet en argent en forme de fleur, un porte-bonheur venu du Pays basque, offert par une amie très chère. Je l'ai laissé accroché à une branche où m'était apparu, quelques jours avant, un morceau de lierre mort en forme de spirale, comme un bracelet que la branche aurait elle-même laissé tomber. Une métaphore, pour moi, de la mort et de la chute des vieux conditionnements qui enserrent.


Comme si l'arbre avait choisi lui-même de m'offrir une compréhension au travers du lierre mort et d'accueillir à la place mon bracelet porte-bonheur.


le "chêne distant"
le "chêne distant"

La réponse du chêne distant m'a également surprise par la déclaration d'amitié qu'elle contenait : « Je n'ai besoin de rien, les amis n'ont pas besoin de cadeaux pour témoigner du lien, garde-moi dans ton cœur. »


Au chêne d'en haut, celui de la douceur reçue à corps entier, la réponse a été l'une des plus belles de toutes : « C'est ta présence ici qui a été un cadeau pour nous. »


Avant de partir, j'ai versé ce qui me restait d'eau sur le site qui m'avait accueillie avec tant de bienveillance. Valérie m'a accompagnée dans ce geste, prononçant les mots de remerciement pendant que je versais l'eau en silence. J'avais assez parlé ces six derniers jours.


Le chemin du retour a été plus dur que tout le reste réuni. La chaleur et surtout l'absence de nourriture ont presque eu raison de moi. Les jambes faibles, sous un soleil hurlant, le cœur battant sans raison apparente, il fallait remonter à la maison de famille.


Valérie m'a raccompagnée jusqu'au seuil de la maison me répétant inlassablement combien j'étais courageuse quand tout mon corps criait le contraire.


Ce qui reste, une semaine après


Une semaine après, je commence à peine à voir ce que cette expérience a changé en moi. Sans me sentir étrangère à moi-même, je me sens différente, plus consciente, plus reliée à ce que je fais. Je mets davantage d'intention dans mes actions, en cuisine, au jardin, dans mes interactions. Je me sens aussi plus proche de mon jardin, de ses besoins en eau, comme si le rapport que j'avais noué là-bas avec le vivant s'était déplacé jusqu'à chez moi.


Et puis je sens que mon mental, qui n'a jamais complètement décroché pendant ces six jours, est un peu moins présent depuis mon retour. Il me laisse un peu plus en contact avec ce que je ressens, avec mes émotions, comme une armure ajourée qui laisse enfin passer autre chose.



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Peggy Reboul (auteur), Laurent Huguelit (préface) - Diète de forêt - Collection : La petite bibliothèque - juin 2024

 
 
 

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